Un premier test

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11/02/2015

31 octobre 2015 |Manon Cornellier
L
e Devoir

ustin Trudeau prend les rênes du pouvoir mercredi prochain. On saura enfin qui formera son cabinet. On y trouvera un nombre égal d’hommes et de femmes. Il l’a promis. Il devrait compter moins de ministres. Trente tout au plus, dit-on, mais moins de préférence.

L’appui que le Québec lui a accordé — 40 députés — y sera reflété. Il s’y est engagé. Mais il voudra aussi donner à l’Ouest une place qui soit à la hauteur de la cour qu’il lui fait depuis trois ans. Il aura certainement un faible pour l’Atlantique, rouge mur à mur, et pour l’Ontario, où il a raflé 80 sièges et obtenu l’aide de la première ministre libérale Kathleen Wynne.

À travers cela, le chef libéral devra trouver un juste équilibre entre l’expérience et la relève. Avec 183 députés parmi lesquels choisir, dont de nombreuses vedettes et grosses pointures, il aura l’embarras du choix. Ce qui est sûrement plus plaisant que d’être à court d’élus dans des régions clés. Parlez-en au premier ministre sortant Stephen Harper, qui, dès la formation de son premier cabinet, a brisé sa promesse de ne nommer que des sénateurs élus pour avoir un ministre de la région de Montréal, Michael Fortier.

On peut s’amuser à deviner qui seront les heureux élus de la loterie ministérielle, mais le vrai signal d’un changement d’approche se vérifiera à la marge de manoeuvre qu’il accordera à ses ministres pour prendre des décisions et s’exprimer.

Au lendemain de son élection, le chef libéral a déclaré qu’il voulait des ministres qui sont plus que des porte-voix, qu’il voulait des décideurs. Ce qui sous-tend cet engagement est deux promesses importantes qu’il a faites durant la campagne. Sur les ondes de la CBC, il a déclaré vouloir renverser la tendance vers la concentration des pouvoirs au bureau du premier ministre. Il a aussi dit à plusieurs occasions vouloir restaurer la confiance du public en ses institutions.

Depuis qu’il a sollicité la direction du Parti libéral du Canada (PLC), Justin Trudeau a promis de faire la politique autrement, en évitant la négativité et en restant proche des gens. Comme chef, il a gardé le cap avant et durant la campagne électorale. Le défi est nettement plus grand une fois au pouvoir, car en détenir tous les leviers nuit peut-être au bon fonctionnement de notre démocratie, mais cela peut se révéler bien commode.

On juge son oeuvre à l’aune des engagements pris. Ils vont du renforcement de la Loi sur l’accès à l’information à l’adoption de règles pour éviter l’usage abusif des projets de loi omnibus, en passant par un assouplissement de la discipline de parti. Ainsi, ses députés seront libres de voter comme ils l’entendent lorsqu’il ne s’agira pas d’un vote de confiance, de la mise en oeuvre d’une promesse inscrite dans le programme du parti ou de décisions touchant les droits fondamentaux des citoyens.

La plupart des engagements de M. Trudeau au sujet du cabinet ne figurent pas dans son programme. Il les a pris de vive voix. Ils rejoignent toutefois, du moins en partie, les conclusions d’un rapport portant sur la restauration de la confiance du public en ses institutions, publié cette semaine par le Forum des politiques publiques. Il a été rédigé par un groupe de cinq éminents Canadiens, dont l’ancien premier ministre du Québec Jean Charest, l’ex-ministre albertain des Finances Jim Dinning et la p.-d.g. du Groupe Desjardins, Monique Leroux.

Selon eux, la concentration du pouvoir entre les mains du premier ministre et du personnel politique s’est produite au détriment de l’influence des ministres, des élus et des fonctionnaires. Ces trois groupes n’arrivent plus à jouer leur rôle. Le personnel politique au sein du bureau du premier ministre s’est substitué au cabinet comme centre de prise de décisions et néglige la fonction publique comme source de conseils impartiaux.

Le groupe croit lui aussi qu’il faut réduire la taille du cabinet, mais suggère moins de 25 membres afin justement de le rendre capable de prendre des décisions et de cesser de le traiter comme un simple groupe témoin. Des ministres devraient aussi comparaître régulièrement devant les comités parlementaires, nommer eux-mêmes leur chef de cabinet et répondre des actes de leur personnel politique.

D’autres recommandations du groupe de travail trouvent écho auprès de M. Trudeau. On note dans son programme l’accroissement des ressources des comités parlementaires et l’élection de leur président par scrutin secret. Les auteurs du rapport, eux, voudraient aussi qu’il y ait moins de comités, que ces derniers puissent siéger lorsque la Chambre ne fonctionne pas et que leurs membres soient nommés pour la durée d’un Parlement afin d’acquérir une véritable expertise.

M. Trudeau est sur la bonne piste, mais il devra aller plus loin. L’érosion de nos institutions, la perte d’influence des députés et l’affaiblissement des contrepoids au pouvoir exécutif ne datent pas d’hier. En fait, la concentration du pouvoir au sein du bureau du premier ministre a démarré sous Pierre Elliott Trudeau. Son fils le reconnaît et a dit publiquement qu’il espérait être celui qui mettrait fin à cette tendance. Le premier test aura lieu mercredi.